Pendant près de dix-sept saisons au Stade Toulousain, Grégory a souvent commencé l’année avec le même constat autour de lui : au regard de l’effectif, il allait cette fois avoir du mal à trouver sa place. Il y avait toujours un international, un spécialiste du poste ou un joueur plus attendu que lui. Pourtant, lorsque venait l’heure de faire les comptes, il avait très souvent énormément joué.
Cette capacité à se glisser partout n’était pourtant pas écrite lorsqu’il grandissait en région parisienne. Après une première expérience du rugby qui ne lui plaît guère à Villiers-sur-Marne, il touche à plusieurs sports et s’investit surtout dans le tennis, jusqu’à ce que deux finales perdues le même jour, accompagnées d’un comportement dont son père ne veut plus entendre parler, mettent brutalement fin à l’expérience. Grégory retourne alors au rugby, rejoint son frère au PUC puis file rapidement à Massy, où il intègre également le sport-études de Lakanal et commence à fréquenter les équipes de France jeunes.
En 1999, Massy atteint la finale du championnat de France cadets face au Stade Toulousain, au Stade de France. Grégory se retrouve notamment face à Frédéric Michalak et Clément Poitrenaud et, malgré la défaite, confirme l’intérêt que Toulouse lui porte déjà. Ses parents préfèrent attendre encore un peu avant de le laisser partir et posent une condition : obtenir le bac. Il le rate, mais le Stade revient tout de même à la charge en leur promettant qu’il l’aura à Toulouse. À 18 ans, il quitte donc l’Île-de-France, rejoint le lycée Toulouse-Lautrec et commence une aventure qui durera presque deux décennies.
À Toulouse, une place à gagner chaque saison
Ses premières années sont celles d’un jeune joueur qui navigue constamment entre les Espoirs et l’équipe première, parfois au cours du même week-end. Guy Novès lui donne rapidement du temps de jeu et Grégory se rend disponible partout, en troisième ligne comme dans la cage, une polyvalence qui va devenir l’une des grandes constantes de sa carrière.
En 2003, il participe à la campagne européenne victorieuse du Stade puis devient également champion de France Espoirs. Deux ans plus tard, son statut a complètement changé : il dispute 41 matchs sur la saison 2004-2005, remporte une nouvelle Coupe d’Europe et connaît sa première sélection avec le XV de France, en février 2005 face à l’Écosse. Il participera cette année-là aux douze rencontres des Bleus, principalement comme remplaçant, Bernard Laporte utilisant à son tour sa capacité à couvrir la deuxième comme la troisième ligne.
Cette polyvalence lui ouvre des portes mais lui en ferme probablement aussi quelques-unes, puisqu’il n’est jamais véritablement installé comme spécialiste à un poste avec les Bleus. Il totalisera tout de même 14 sélections tandis qu’à Toulouse, saison après saison, sa faculté à répondre présent finit par faire de lui l’un des joueurs les plus utilisés de son époque.
« Je me souviens qu’à chaque début de saison, personne ne donnait cher de ma peau. J’aimais avoir le rôle de celui qu’on n’attend pas, et au final je jouais presque tous les matchs. »
Les années passent et les effectifs toulousains restent pourtant considérables. Grégory traverse plusieurs générations, remporte trois Brennus et trois Coupes d’Europe et voit arriver de nombreux joueurs censés, sur le papier, réduire son temps de jeu. Il continue malgré tout à accumuler les feuilles de match jusqu’à atteindre 386 rencontres sous le maillot rouge et noir, à seulement six unités de Jean Bouilhou.
Au-delà des titres, c’est d’ailleurs ce chiffre qui compte énormément pour lui. Dans un club qui a vu passer autant de grands joueurs, avoir été aussi souvent choisi pendant autant d’années représente à ses yeux l’une des plus grandes fiertés de sa carrière.
Quitter Toulouse, puis résister à l’envie d’y revenir
À la fin de l’année 2016, alors qu’il a besoin de savoir rapidement de quoi son avenir sera fait, Ugo Mola ne peut pas encore lui garantir que le Stade le conservera. Patrice Collazo lui propose parallèlement de rejoindre La Rochelle et Grégory préfère prendre les devants plutôt que d’attendre les derniers mois de la saison dans l’incertitude. Après presque toute une carrière passée dans le même club, il choisit donc de découvrir autre chose à 35 ans, rassuré aussi par la présence de Collazo et de Xavier Garbajosa, qu’il connaît bien.
La sortie sera pourtant frustrante puisque son dernier match avec Toulouse se termine sur une civière, après une lourde blessure à la cheville… face à La Rochelle. Il rejoint malgré tout la Charente-Maritime et y dispute une dernière saison avant de ranger les crampons en 2018.
Quelques mois plus tard, Ugo Mola lui propose pourtant de revenir comme joker médical pour quatre mois. Grégory refuse d’abord, commence à hésiter, puis passe une bonne partie du marathon de Toulouse à se demander s’il ne devrait finalement pas accepter. Lorsqu’il assiste ensuite à un Toulouse-Leinster particulièrement violent dans les impacts, Jean-Baptiste Élissalde lui pose une question toute simple : se voit-il réellement retourner au milieu de ça ? La réponse finit par s’imposer et Grégory décline définitivement la proposition, avec malgré tout ce petit regret de ne jamais savoir ce qu’aurait donné ce dernier retour.
Il avait déjà commencé à préparer la suite, notamment en passant par Toulouse Business School, avant de trouver sa voie dans le diagnostic immobilier. Lors de notre rencontre, il dirige depuis un peu plus de deux ans son propre cabinet, installé à quelques minutes d’Ernest-Wallon dans des locaux partagés avec son père et son frère, et parle de cette nouvelle activité avec le même goût du challenge que lorsqu’il évoque sa carrière.
Il assume d’ailleurs volontiers être devenu un homme différent de celui qui était arrivé de région parisienne à 18 ans. Guy Novès, Yannick Bru et les nombreuses générations de joueurs croisées à Toulouse ont largement participé à le façonner, au point qu’il considère les rencontres et les amitiés construites pendant toutes ces années comme l’un des plus beaux héritages du rugby.
Sur le terrain, Grégory pouvait renvoyer l’image d’un joueur rugueux, assez fermé et pas forcément simple à cerner. Elle tient beaucoup moins longtemps lorsqu’on passe près de deux heures à discuter avec lui : il est posé, réfléchi, volontiers drôle, et reconnaît lui-même qu’il faut parfois prendre le temps de passer la coquille pour vraiment le connaître.
Je me suis vraiment régalé pendant cet échange, justement parce qu’il permet de voir une facette de Grégory que ses presque 400 matchs sous le maillot toulousain avaient finalement assez peu montrée.
Bonne écoute !