#47 - Sébastien Boueilh

Silences et blessures - L'éclosion par l'action

1h23
Sébastien Boueilh, invité du podcast La Cravate
La Cravate
#47 - Sébastien Boueilh, silences et blessures - L'éclosion par l'action
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Pendant de longues années, Sébastien a porté en lui une souffrance dont personne ne soupçonnait véritablement l’origine. Sur les terrains de rugby, ce Landais au tempérament entier se distinguait par son engagement et sa combativité, tandis qu’en dehors, il tentait de composer avec une colère et un mal-être qui prenaient parfois toute la place. Derrière cette force apparente se cachait pourtant une histoire douloureuse, longtemps enfermée dans le silence, qui allait profondément marquer son existence avant de donner naissance à un engagement remarquable au service des autres.

Né en 1978, Sébastien grandit près de Dax, dans une famille profondément attachée aux traditions landaises. Son père et son grand-père ont pratiqué le rugby, et lui-même découvre ce sport dès l’âge de 5 ans et demi. À Saint-Paul-lès-Dax, il retrouve ses copains à l’école de rugby et grandit dans cet environnement où les rencontres du week-end, les fêtes locales et la vie associative occupent une place essentielle. Il pratique également la musique au sein d’une banda, une autre manière de participer à la vie de son territoire.

Au fil des années, il s’affirme comme un joueur courageux et particulièrement investi. D’abord troisième ligne, il se reconvertit au poste de talonneur sous l’impulsion de Vincent Desaix, qui lui transmet les exigences de la première ligne et l’aide à franchir un cap. Après avoir évolué en Fédérale 1 avec Saint-Paul-lès-Dax, Sébastien rejoint l’US Dax pour découvrir la Pro D2, avant de revenir dans son club formateur. Il connaîtra également le bonheur de porter le maillot de l’équipe de France amateurs, avec notamment une tournée au Canada.

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Derrière la colère, le silence

Mais cette belle trajectoire sportive dissimule une souffrance profonde. Entre l’âge de 12 et 16 ans, Sébastien subit des viols répétés de la part du mari de sa cousine, un adulte auquel ses parents accordent toute leur confiance. Chargé de l’accompagner lors de certains déplacements, notamment pour le rugby et les répétitions de musique, cet homme profite de cette proximité pour commettre ses agressions.

Incapable de parler de ce qu’il traverse, Sébastien grandit avec un secret qui bouleverse progressivement son rapport à lui-même et aux autres. Il raconte notamment les comportements excessifs, les addictions et la violence qui ont marqué certaines périodes de sa vie. Sur le terrain, cette colère trouve parfois un exutoire dans une agressivité qui lui vaut de nombreuses sanctions, mais elle l’accompagne également dans son quotidien, sans qu’il parvienne à en expliquer l’origine à son entourage.

Ce silence durera jusqu’en 2008, lorsqu’un événement extérieur provoque enfin sa prise de parole. À près de 30 ans, après avoir passé une grande partie de son existence à enfouir cette histoire, il commence à mettre des mots sur ce qu’il a subi et entame un long cheminement personnel et judiciaire.

Sébastien dépose plainte, puis traverse plusieurs années de procédure avant le procès qui se tient en mai 2013 devant la cour d’assises de Mont-de-Marsan. Son agresseur est condamné, et cette étape constitue un tournant majeur dans sa reconstruction. Il raconte combien les jours qui ont suivi ont libéré des émotions qu’il s’était longtemps interdit d’exprimer, lui permettant progressivement de retrouver une autre manière de vivre et d’entrer en relation avec les autres.

Faire de son histoire un engagement

Au lendemain du procès, Sébastien décide de consacrer son énergie à la prévention des violences sexuelles sur les mineurs. En 2013, il fonde l’association Colosse aux pieds d’argile, avec la volonté de sensibiliser les enfants, les familles et les éducateurs aux mécanismes des agressions et à l’importance de la parole.

Le nom de cette association, inspiré d’une expression utilisée par son avocat lors du procès, traduit parfaitement la réalité qu’il souhaite faire comprendre : une apparence de force ne protège pas des violences, et les victimes ne correspondent pas nécessairement aux représentations que l’on peut s’en faire.

Son expérience de rugbyman lui permet d’intervenir avec une crédibilité particulière dans le milieu sportif, où la notion de force physique et certaines représentations de la masculinité peuvent encore rendre la prise de parole difficile. À travers son témoignage, Sébastien contribue à faire évoluer les regards et rappelle que les violences sexuelles peuvent toucher tous les enfants, quels que soient leur environnement, leur caractère ou leur apparence.

Je casse l’image qu’on peut avoir d’une victime d’agressions sexuelles. Avec ma tronche de rugbyman, je parle posément des viols que j’ai subis, donc ça interpelle.

Sébastien Boueilh · Épisode 47 de La Cravate

Progressivement, Colosse aux pieds d’argile prend une ampleur considérable. L’association intervient dans les clubs sportifs, les établissements scolaires et les structures accueillant des mineurs, tout en proposant des actions de prévention et des formations à destination des adultes. Reconnue d’utilité publique, elle contribue à sensibiliser des centaines de milliers de personnes et à favoriser la libération de la parole.

Sébastien mesure quotidiennement l’importance de cette mission. Au fil de ses interventions, il rencontre des personnes qui ont elles-mêmes vécu des violences et qui trouvent parfois, dans son témoignage, la possibilité de parler pour la première fois. Une responsabilité immense, qu’il assume avec conviction et une volonté constante de faire progresser la protection des enfants.

Une parole qui change les regards

L’homme que Sébastien est devenu conserve son caractère et sa franchise, mais il regarde désormais son passé avec un recul impressionnant. Il explique avoir retrouvé des émotions longtemps étouffées et découvert une forme d’apaisement qui lui permet d’avancer, sans jamais oublier ce qu’il a traversé.

Son engagement ne se limite pas à raconter son histoire. Il cherche avant tout à faire évoluer les pratiques, à responsabiliser les adultes et à donner aux enfants les moyens d’identifier les situations dangereuses et de demander de l’aide. Derrière chaque intervention, il y a cette conviction que la prévention, l’écoute et une meilleure compréhension des violences peuvent véritablement changer des vies.

L’une des phrases qu’il porte tatouée sur le bras résume d’ailleurs une part essentielle de son cheminement : « On ne sait jamais ce que le passé nous réserve ». Une manière de rappeler que les événements les plus douloureux de son existence ont aussi nourri la mission qu’il s’est donnée, sans jamais effacer les blessures qu’ils ont laissées.

C’est à Saint-Paul-lès-Dax, dans les nouveaux locaux de son association, que Sébastien m’a reçu pour cet entretien. J’ai été profondément marqué par la franchise et la sérénité avec lesquelles il est revenu sur son histoire, ainsi que par le travail considérable qu’il accomplit pour venir en aide aux victimes et contribuer à la prévention des violences sexuelles.

Au-delà de son parcours de rugbyman et des épreuves qu’il a traversées, j’ai découvert un homme d’une grande générosité, animé par une volonté remarquable de protéger les autres. Notre conversation m’a beaucoup touché, tant par la force de son témoignage que par la manière dont Sébastien est parvenu à donner un sens nouveau à son existence. Un échange précieux, que je suis particulièrement heureux de pouvoir vous partager.

Bonne écoute !

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