Chez Grégory, les trajectoires rectilignes n’existent pas vraiment. Il a grandi entre les Hautes-Pyrénées et le Pays basque, découvert le rugby relativement tard, gagné une Coupe d’Europe avec Toulouse puis un Brennus avec le Stade Français, connu le chômage, joué aux côtés de Jonah Lomu à Marseille, repris une carrière professionnelle sept mois après un AVC particulièrement grave, avant de devenir kinésithérapeute et de poursuivre sa vie entre la métropole, Monaco, l’île Maurice et La Réunion.
Derrière cette succession de vies se retrouve pourtant un même fil. Ses parents tiennent des commerces et Grégory grandit très tôt au milieu des clients, des habitués, des repas qui s’éternisent et d’un environnement où toutes les générations et tous les milieux se croisent. Le rugby est déjà présent dans la famille, notamment avec ses oncles à Pontacq, mais lui se passionne d’abord pour le tennis et atteint même les Petits As avant de rejoindre ses copains au FC Lourdes à l’adolescence.
Il apprend vite. À peine quelques saisons après ses débuts, il joue déjà avec l’équipe première lourdaise et se fait remarquer par le Stade Toulousain, qui vient alors de mettre en place un partenariat avec le FCL. Grégory rejoint le centre de formation autour de l’année 2000, devient champion de France Reichel puis Espoir et se retrouve régulièrement avec les professionnels, dans un effectif où la concurrence au poste de demi de mêlée est pourtant particulièrement dense.
À 23 ans, déjà l’Europe et le Brennus
Grégory participe à la campagne européenne victorieuse de 2003, mais son impatience finit par prendre le dessus. Il veut davantage jouer et choisit de quitter Toulouse pour le Stade Français, décision rapidement récompensée puisqu’il s’installe dans la rotation parisienne et participe dès sa première saison au titre de champion de France 2004.
L’aventure se poursuit ensuite à Narbonne puis à Brive, avant une période beaucoup moins confortable. Sans contrat à 27 ans, Grégory revient chez ses parents et passe une saison entière à s’entraîner seul, notamment au stade Antoine-Béguère, en attendant qu’une opportunité se présente. Elle viendra finalement de Marseille, où un projet particulièrement ambitieux est en train de se construire autour de Jonah Lomu.
La suite l’emmène à Carcassonne, où il retrouve le niveau professionnel et une place importante dans l’équipe. Son parcours a déjà connu plusieurs virages lorsqu’en mai 2011 tout bascule brutalement.
Grégory est victime d’un AVC qui nécessite une très lourde intervention neurochirurgicale. Son pronostic vital est engagé et, après plusieurs jours de coma, le réveil s’accompagne de séquelles importantes : difficultés à marcher, champ visuel réduit, problèmes de mémoire immédiate et fatigue considérable. Il raconte même ne plus parvenir, dans les premiers temps, à comprendre correctement un match de rugby à la télévision.
Sept mois après l’AVC, rejouer en professionnel
Après quelques semaines, Grégory rentre pourtant chez lui sans véritable prise en charge de rééducation. Il organise alors lui-même ses journées, note des exercices sur un mur et travaille progressivement la mémoire, l’équilibre, la coordination et la force en s’appuyant sur ce qu’il connaît de la préparation physique.
Le chemin aurait déjà été considérable s’il s’était arrêté là. Lui veut rejouer. Sept mois après son opération, il parvient à retrouver le niveau nécessaire pour signer de nouveau à Carcassonne et refouler les terrains professionnels.
Cette épreuve va profondément modifier la suite de son parcours sans pour autant l’éloigner du rugby. Grégory continue à jouer à différents niveaux tout en préparant plus sérieusement l’après-carrière, jusqu’à entreprendre des études de kinésithérapie. Limoges, Hendaye, Bidart, Monaco puis l’océan Indien jalonnent encore les années suivantes avant qu’il ne finisse par ouvrir son cabinet à La Réunion.
« Quand tu grandis dans un bar, tu côtoies les poivrots autant que les notables et tu apprends de cette diversité ! J’aime le partage et les gens… C’est aussi ce qui me plait dans le rugby ! »
Le rugby occupe une place immense dans sa vie, mais presque toujours pour les personnes qu’il lui a permis de rencontrer, les groupes auxquels il a appartenu et tout ce qui s’est construit autour. Même lorsqu’il revient sur les épisodes les plus difficiles, il peut quelques secondes plus tard repartir sur une anecdote improbable ou éclater de rire.
Passer plus de deux heures avec lui, c’est d’ailleurs essayer de suivre un personnage qui part dans tous les sens tout en restant étonnamment cohérent. Grégory est drôle, entier, extrêmement vivant, mais aussi beaucoup plus travailleur et déterminé que son côté bon vivant pourrait le laisser penser.
Il revient de très loin et en parle avec une légèreté parfois désarmante. C’est probablement ce qui m’a le plus marqué chez lui : cette capacité à raconter des choses très dures sans jamais laisser disparaître ce regard presque enfantin qu’il porte encore sur les gens et sur la vie.
Bonne écoute !