Certaines trajectoires semblent écrites d’avance, mais celle d’Adam Jaulhac s’est finalement éloignée de tout ce qu’il imaginait enfant. Lui qui se voyait reprendre l’exploitation familiale a vu le rugby prendre progressivement une place qu’il n’avait jamais envisagée, au gré des rencontres, des occasions saisies et de quelques choix dont il ne mesurait pas encore toute la portée.
Tout commence à Altillac, un petit village du sud de la Corrèze, dans une famille où l’agriculture se transmet de génération en génération. Son père élève des veaux, la ferme rythme le quotidien et Adam s’imagine assez naturellement prendre un jour la suite. Très grand et déjà costaud, mais plutôt timide et réservé, il commence pourtant par le football avant de découvrir le rugby à 14 ans, du côté de Beaulieu-sur-Dordogne.
La suite va beaucoup plus vite. Parti étudier à Brive, il se blesse et passe par les urgences, où il croise celui qui deviendra peu après son entraîneur au CAB. Alors que le rugby professionnel ne faisait encore absolument pas partie de ses projets, Adam se retrouve bientôt international chez les jeunes, pensionnaire de Marcoussis et entouré d’une génération dans laquelle figurent notamment Morgan Parra, Mathieu Bastareaud ou Yoann Maestri.
Pour le jeune Corrézien qu’il est, Brive représente forcément quelque chose de particulier. Il signe professionnel avec son club de cœur, mais ne parvient pas à s’installer en équipe première. En 2008, le CAB choisit donc de le prêter pour une saison à l’Union Bordeaux Bègles. Ce qui devait n’être qu’une parenthèse va finalement occuper une grande partie de sa carrière.
Le Grand 8 bordelais
L’UBB est encore très loin du club qu’elle deviendra. Adam y trouve rapidement sa place dans une équipe où les profils sont variés, parfois loin des standards qui s’imposeront quelques années plus tard dans le rugby professionnel. Il joue, progresse et s’attache à un groupe avec lequel il connaîtra la montée en Top 14 en 2011.
« Un mec comme moi, aujourd’hui, ne jouerait plus à haut niveau. À l’UBB, on avait des profils atypiques : on ne cochait pas toutes les cases athlétiques, mais la vaillance pouvait encore faire la différence. »
Ses huit saisons à Bordeaux lui permettent aussi d’assister de l’intérieur à la métamorphose du club. De la Pro D2 à Moga aux grandes affiches de Top 14 à Chaban-Delmas, les structures se développent, le public grandit et l’UBB prend une autre dimension dans la ville. Sur le terrain aussi, une identité se dessine autour de Vincent Etcheto et de joueurs parfois atypiques, capables de proposer un rugby particulièrement vivant.
C’est également à Bordeaux qu’Adam noue certaines amitiés fortes, parmi lesquelles celle de Beñat Auzqui. Les deux hommes partagent le rugby, mais aussi le goût des bonnes tables et quelques habitudes qui racontent bien une époque où la préparation des joueurs laissait encore davantage de place aux écarts. Adam en parle avec amusement, mais aussi avec une certaine nostalgie pour ce rugby moins calibré.
Il devait rester un an et en passera finalement huit. Les derniers mois seront cependant beaucoup plus compliqués et Adam quittera Bordeaux avec le sentiment que cette longue histoire aurait pu se terminer autrement. En 2016, il rejoint l’Aviron Bayonnais et découvre un club où les émotions ne seront pas moins fortes.
Bayonne, transmettre autrement
Dès sa première saison, l’Aviron est relégué en Pro D2. Deux ans plus tard, Adam retrouve pourtant le Top 14 au terme d’une finale d’accession au scénario presque improbable : Bayonne affronte Brive, le club de son enfance, et arrache la montée au bout du suspense grâce à la pénalité de Martín Bustos Moyano.
Au fil des saisons, son rôle change également. Adam reste un joueur important du groupe, mais son expérience l’amène de plus en plus à accompagner les plus jeunes, à conseiller et à transmettre ce qu’il a lui-même appris. C’est aussi à Bayonne qu’il rencontre Grégory Arganese. Le courant n’est d’ailleurs pas immédiat entre les deux hommes, mais leur relation évoluera jusqu’à devenir une amitié qui perdure aujourd’hui.
Cette envie de transmettre fait écho à la manière dont Adam parle de son propre parcours et de ceux qui l’ont accompagné. Son père occupe une place particulière dans son histoire : il évoque un homme qui a beaucoup sacrifié pour lui permettre d’avancer, mais aussi une famille recomposée qui l’a soutenu lorsque les choses étaient plus compliquées. Les entraîneurs, les coéquipiers et les proches rencontrés au fil des années reviennent eux aussi régulièrement dans son récit, tant Adam semble conscient de ce qu’il doit à chacun.
En 2020, à 32 ans, le Covid précipite une fin de carrière qui commençait déjà à se dessiner. Celui qui avait autrefois envisagé de devenir infirmier doit alors réfléchir à la suite et choisit finalement de devenir éducateur spécialisé auprès d’enfants placés à Biarritz. Après avoir beaucoup reçu et appris des autres, il trouve ainsi une nouvelle manière d’être à son tour présent pour ceux qui en ont besoin.
J’ai passé près de quatre heures avec un homme simple et profondément humain, capable de raconter avec la même sincérité les grandes joies, les déceptions, les amitiés et les moments plus difficiles de son parcours. Rien dans son histoire ne semble avoir été vraiment programmé, mais tout finit par y trouver sa place.
Bonne écoute !