À onze enfants, la vie de famille prend forcément une place particulière. Yogane est le deuxième de la fratrie et grandit à Mantes-la-Jolie avec un père arrivé du Sénégal au début des années 1970 pour travailler dans l’industrie automobile. Ses parents lui transmettent très tôt l’idée qu’il faudra travailler et se donner les moyens de réussir. Les fins de mois ne sont pas toujours simples et il garde notamment le souvenir de ces choses qui pouvaient alors représenter un luxe, comme le simple fait de manger à la cantine.
Enfant turbulent, il trouve progressivement son équilibre grâce à plusieurs adultes qui vont compter dans sa construction. Son professeur de CM2, Jean-Claude Pérez, l’accompagne à l’école mais lui paie aussi sa première licence de rugby. Il découvre alors un sport qu’il connaît à peine et auquel il ne s’imagine pas encore consacrer une grande partie de sa vie. Ses qualités physiques sautent rapidement aux yeux, mais il lui faudra du temps pour construire le reste, lui qui reconnaît volontiers ne pas avoir bénéficié du même apprentissage technique que ceux qui commencent à six ans.
Après Mantes, il rejoint Maisons-Laffitte, un univers très différent de celui dans lequel il a grandi. Il continue pourtant à vivre en région parisienne, travaille pour faire vivre sa jeune famille et joue au rugby sans envisager une seconde d’en faire son métier. Lorsqu’une opportunité se présente à Poitiers, il accepte de quitter pour la première fois son environnement. Ce départ est difficile au début, mais il va aussi profondément changer sa manière de voir les choses et lui ouvrir un monde qu’il connaissait peu.
Le rugby finit par devenir son métier
Après deux saisons à Poitiers, il rejoint Limoges, où il s’impose comme un joueur majeur. Il refuse même à cette époque une proposition de La Rochelle parce que l’idée d’être payé uniquement pour jouer au rugby ne le rassure pas. Avec une famille à assumer, il préfère encore la sécurité d’un emploi à côté, jusqu’à ce que sa progression finisse par le conduire à Grenoble.
Il a alors 28 ans lorsqu’il découvre le Top 16 et le rugby professionnel. Le changement est immense pour un homme qui, quelques années auparavant, travaillait encore dans la sécurité et jouait sans imaginer pouvoir atteindre ce niveau. Après Grenoble puis une saison compliquée à Montauban, il rejoint Albi en pensant n’y rester qu’un an. Il y passera finalement l’essentiel de sa carrière.
Sous les ordres d’Éric Béchu, il découvre un groupe qui ne ressemble à aucun autre. Beaucoup de joueurs travaillent encore à côté, l’organisation conserve une part d’amateurisme, mais une solidarité exceptionnelle se crée entre eux. Il devient l’un des hommes forts d’un pack albigeois qui va marquer son époque et participe à l’ascension d’un club capable de se hisser jusqu’au Top 14.
C’est aussi à Albi que sa carrière bascule brutalement. Contrôlé positif en 2005, Yogane raconte dans cet épisode les circonstances qui l’ont conduit à prendre des compléments alimentaires fournis dans le cadre du club, ainsi que les raisons pour lesquelles il est resté silencieux à l’époque. La sanction tombe : deux ans de suspension, alors même qu’Albi s’apprête à vivre certaines des plus belles saisons de son histoire.
Pendant sa suspension, il reste au club comme analyste vidéo, travaille au Conseil général, construit sa maison et continue à s’entraîner seul dans l’espoir de rejouer un jour. Lorsqu’un nouveau contrôle pose problème après son retour, il se bat cette fois avec le soutien de Provale, du club et d’experts, avant d’être finalement blanchi. Il peut alors reprendre sa carrière et retrouver le terrain.
« Je déteste les excuses, et suis persuadé que si on s’en donne les moyens, tout est possible ! On peut poser un genou à terre, mais on se relève pour parvenir au but. »
Cette phrase résume assez bien la manière dont Yogane envisage les choses. Après deux saisons sans jouer, il revient au premier plan, dispute 25 matchs lors de la saison 2008-2009 et participe à la nouvelle montée d’Albi en Top 14. Il continue ensuite à accumuler les saisons pleines alors que l’âge avance, au point de jouer encore 28 matchs de Pro D2 à presque 40 ans.
Albi, bien davantage qu’un club
Yogane finira par arrêter avec le SCA en 2014, après une dizaine d’années passées dans le Tarn et une relation particulièrement forte avec le public albigeois. Même une lourde blessure à l’épaule, qui aurait pu mettre un terme à sa carrière un an plus tôt, ne l’empêche pas de revenir une nouvelle fois. Lorsqu’il quitte finalement le rugby professionnel, il choisit d’ailleurs de boucler la boucle en retournant jouer deux saisons dans le monde amateur, à Lisle-sur-Tarn, avec Sébastien Pagès.
Le rugby lui aura également permis de représenter le Sénégal, dont ses parents sont originaires. Capitaine de la sélection, il découvre à cette occasion une autre dimension de ce sport, voyage sur le continent africain et participe notamment à une rencontre à Ellis Park. Autant d’expériences qu’il raconte avec le même enthousiasme que ses années albigeoises.
Depuis l’arrêt de sa carrière, il n’a pas vraiment changé de rythme. Après avoir travaillé au développement commercial du SCA, il s’est lancé dans l’intérim, où il retrouve ce qui lui plaît depuis toujours : rencontrer des gens, créer du lien et trouver des solutions. Il est également revenu plus directement au club en prenant la coprésidence de l’association du Sporting Club Albigeois.
Et puis il y a tout le reste. La construction, les panneaux solaires, le potager, les pâtés, le foie gras, les poires qu’il fait fermenter avant de les faire distiller… Yogane est curieux de tout et semble incapable de rester longtemps sans se lancer dans quelque chose. C’est exactement l’image que j’avais de lui avant notre rencontre, celle d’un véritable touche-à-tout doté d’un immense sens du contact, mais j’ai aussi découvert derrière cette énergie un homme particulièrement attaché à sa famille, à ses amis et à tous ceux qui l’ont aidé à avancer.
Yogane a connu des moments où beaucoup auraient pu lâcher, mais il a toujours trouvé une manière de repartir. Un modèle de longévité et d’abnégation avec lequel, une fois encore, je n’ai vraiment pas vu le temps passer.
Bonne écoute !
#38 – Cécile Grès, le partage de l’instant – Vivre ses émotions